Fragment I , Les Rites du Sang
Le Carnet
de Reynart
Transcription du carnet retrouvé de Reynart de Tramin.
Restauré par l'Ordre des Érudits.
Jour I · Le départ
Ma plume gratte le parchemin avec l’humeur d’un condamné. On m’a prié, ou devrais-je dire ordonné, de coucher ici mes pensées, mes doutes et… ma propre épitaphe. Celui qui tient ce journal pour précieux sait sans doute ce qu’il contient déjà, et je ne partage pas son bel espoir.
Le Maistre, cet homme dont le regard est plus terne qu’un hiver sans feu, a murmuré à l’oreille de mon père qu’il convenait de m’envoyer à cette grande et noble « initiation ». Serviteur de la maison de Tramin depuis plus d’années que je n’en ai vécu, il se dit homme de savoir et de discrétion. Certains murmurent qu’il appartient à l’Ordre des Érudits, cette confrérie que l’Empire tolère à peine et surveille en silence. Je n’en sais rien. Ce que je sais, c’est que mon père, fidèle à son habitude, s’est contenté d’un signe vague sans même daigner lever les yeux de ses comptes.
Il n’était pas là ce matin.
Pas un mot, pas un geste, pas même un serviteur chargé de feindre un adieu.
Juste un cocher, deux gardes et un carrosse si vieux qu’il devait connaître mon arbre généalogique mieux que moi.
Mes frères ont tous reçu leurs parts d’honneur : l’un hérite des terres, l’autre chevauche dans l’ost de l’empereur, le troisième administre les coffres du duché.
Et moi, on m’offre cette merveilleuse opportunité, disparaître dans un mythe, au bénéfice de la gloire familiale.
Une faveur, paraît-il.
On me raconte que je suis destiné à percer les secrets de la Sanguimancie, un rituel plus vieux que le souvenir des hommes.
Un mot chuchoté comme une menace, toujours accompagné d’un soupir.
On dirait presque qu’ils espèrent que je ne reviendrai pas.
Ou qu’au moins je reviendrai muet, comme tous les autres.
Car oui, les Sanguimanciens existent ! Il y en a même un, ici, dans nos murs. Un homme vêtu d’ombres, entretenu comme un seigneur. Il n’ouvre la bouche que pour expirer, et passe son temps à contempler le jardin comme si la vérité y poussait entre les ronces.
Il ne se souvient de rien. C’est sans doute pour cela qu’on le garde en vie : un homme qui aurait rapporté de l’île le secret de son art ne croupirait pas dans un jardin ; il régnerait, et le monde grouillerait de Sanguimanciens. Lui n’en a ramené qu’un air vague et quelques pouvoirs que mon père s’empresse de louer, tant qu’ils lui sont utiles.
L’île n’apparaît qu’une fois tous les trente-quatre ans. Sur les milliers de candidats que chaque cycle draine vers ses rivages, volontaires, contraints, vendus : deux reviennent Sanguimanciens. Trois, dans les années fastes. Mon père a fait le calcul, et il m’a envoyé quand même. Si je reviens avec le don, il aura un fils qui vaut une fortune. Si je ne reviens pas, il aura un héritier de moins à nourrir.
J’ai eu la chance de naître au bon moment !
Le Maistre prétend que ce carnet sera la première trace lucide de ce qui s’y passe. Ou peut-être qu’il ne restera que ces pages, jaunies et inutiles, ramassées un jour par un autre fils oublié.
Je pars pour Athmérée, vers le lac de Sang.
Mon destin m’attend, et je doute qu’il soit pressé de me rencontrer.
Reynart sans terre, cinquième de Tramin
Jour I · Le début de mon odyssée
Je suis confiné dans le confort illusoire du carrosse que mon père a daigné m’octroyer.
Le départ s’est déroulé dans le silence le plus admirable.
Pas un mot de père, pas même sa silhouette au sommet du perron.
Seuls quelques domestiques, alignés comme des corbeaux, ont baissé les yeux quand j’ai franchi le seuil.
J’ai eu le sentiment d’assister à mes propres funérailles, à la différence près qu’aucun d’eux n’avait pris la peine de porter le deuil.
Trois jours de voyage, m’a-t-on annoncé, dans ce carrosse dont les essieux grincent à chaque ornière, comme pour me rappeler ma condition : un passager indésirable qu’on expédie hors du domaine, poliment, mais avec empressement.
Naturellement, je ne pars pas seul vers l’inconnu.
Deux cavaliers m’escortent, leur armure cabossée étincelant d’un éclat si timide qu’on la croirait polie à la cendre.
L’un fixe l’horizon d’un air inspiré, comme s’il redoutait l’attaque imminente d’un ennemi invisible ; l’autre semble plus préoccupé par la lente agonie de son cheval que par mon auguste sécurité.
Après tout, la réputation du Duc vaut bien quelques sacrifices.
Et je suppose qu’il vaut mieux qu’on oublie jusqu’à mon nom, si je dois finir mes jours englouti par la brume.
Reynart
Jour I · Le ciel est gris
Le vent d’est porte déjà l’odeur d’humidité et de boue.
Je m’efforce de me persuader qu’il s’agit d’un voyage glorieux.
Je crains de ne pas y parvenir.
Après plusieurs lieues parcourues dans ce carrosse bringuebalant, notre cher cocher a jugé bon d’ordonner une halte.
Il me faut reconnaître que j’éprouve un certain intérêt à observer combien ce voyage parvient à résumer ma place dans cette famille : on m’envoie loin, avec le strict nécessaire, et l’assurance polie que nul ne songera à regretter mon absence.
Je doute fort que nous atteignions la demeure de mon oncle avant la nuit. Et je doute plus encore qu’il éprouve la moindre hâte à m’ouvrir sa porte.
Reynart,
Jour I · La première halte
Nous avons enfin atteint notre premier lieu de repos.
Mes compagnons, dont l’enthousiasme demeure d’une discrétion admirable, ont choisi un recoin de champ battu par les herbes hautes, à l’ombre d’une vieille chaîne d’arbres aux branches noueuses.
On croirait qu’ils se sont concertés pour trouver l’endroit le plus éloigné de toute trace de confort.
Un petit foyer a été dressé, dont la flamme timide semblait elle-même hésiter à troubler le silence.
Dans un élan rare de conversation, l’un des gardes a jugé utile de rappeler au cocher qu’il nous faudrait repartir à l’aube.
Apparemment, manquer le début de mon initiation serait une tragédie dont personne ici ne souhaiterait porter le blâme.
Je suis touché par leur empressement à me voir livré dans les temps, comme une cargaison précieuse dont ils se débarrasseraient bien volontiers. Le Duc, dans sa sagesse infinie, a pris soin de préciser que je devais revenir Sanguimancien… ou ne pas revenir du tout.
Voilà qui a le mérite de dissiper mes incertitudes, comme la brume du matin chassée par un soleil indifférent.
Le ciel s’est teinté d’encre, et la campagne alentour s’est figée dans une quiétude qui tient plus de l’abandon que du repos.
Mes deux compagnons, toujours aussi enclins à la chaleur humaine qu’un rocher de montagne, ont pris place de part et d’autre du feu, l’air résolu à éviter tout échange de regard.
Je les observe parfois, me demandant s’ils redoutent davantage les dangers du voyage… ou ma compagnie.
Pour agrémenter cette veillée lugubre, j’ai eu l’audace de tirer mon luth de son étui.
Quelques accords ont résonné, clairs et un peu incongrus dans cette nuit sans joie.
Un modeste effort pour prouver qu’il reste en moi autre chose qu’un silence résigné.
Les notes se sont mêlées au souffle du vent et au craquement des braises, apportant une illusion passagère de légèreté.
Une illusion seulement, car l’inquiétude plane encore, tenace, comme un vautour patient au-dessus de nos têtes.
Je doute qu’aucune chanson, fût-elle la plus belle, puisse chasser ce pressentiment que tout ceci n’est qu’un prélude, et que la suite ne promet rien de plus clément.
Reynart
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